Pour cette nouvelle interview, nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec l’assassin de l’état AKA Cenza, rappeur français d’origine hongroise.
La trentaine passée, ce membre éminent du collectif l’Uzine vient de sortir son nouvel album, tout bonnement intitulé « Tout droit sorti de Montreuil ». Un énième hommage à sa ville chérie et au rap californien.

 

 

 

 

Dr Cenza

 

MU: Salut Cenza, tout d’abord, merci beaucoup de bien vouloir répondre à cette nouvelle interview pour Musique Urbaine. Lors d’un entretien pour Noise ta ville, en 2017, tu répondais à l’ultime question : « Une question que tu aurais aimé qu’on te pose au sujet de la ville ? », par : « Qui est Montreuil, qu’a-t-il fait ? ».
Donc, Qui est Montreuil et qu’a-t-il fait ?

C: Hahahahah ! En vrai, j’en sais rien du tout! C’est ça le pire !
Mais au moins ça m’obligera à aller chercher !

 

(Ndlr, d’après Montreuil.fr:
« Il est admis que Montreuil tire son nom du mot latin monasteriolum, signifiant « petit monastère » ou « petite église ». Dès le VIIIe siècle, une charte atteste de la présence d’un village à Montreuil, constitué autour d’un petit monastère implanté à la place de l’église actuelle, et qui englobe une partie du Vincennes et du Bagnolet d’aujourd’hui, sous le nom de Monasteriola.
Ce village établi autour d’un lieu de culte a dû servir de paroisse aux habitants et n’a cessé de croître en importance. » )

 

 

 

MU: Tu es donc originaire du 93, qui pourrait être qualifiée de Mecque du Rap Français. C’était une évidence pour toi de devenir rappeur ?

C: Non pas forcement une évidence, même si c’est vrai que j’ai toujours baigné dans un environnement Hip-Hop.
Quand j’étais jeune, j’me voyais plutôt breakeur ou basketteur.
Ceci dit, j’ai eu, très tôt, cette envie de prendre le Mic.

 

MU: Peux-tu raconter tes débuts dans le Rap? Comment t’es-tu lancé dans cette musique ?

C: Avec les potes du quartier, dont TonyToxik et Souffrance, on a commencé par rapper dans le hall. Parfois, on enregistrait des Freestyles, chez moi, avec du vieux matos.
Puis, la 1ère tape dans laquelle je dois apparaître, c’était « Le 20H de Cortège ».
A cette époque, on rappait surtout pour la cité, pour que ça tourne dans Montreuil.

Puis, on a commencé à être plus sérieux quand TonyToxik a voulu faire son propre home studio, en 2006. On y a enregistré la tape « En attendant le Street » et, là, c’était parti.
Petit à petit, comme on squattait beaucoup le Café La Pêche, une salle de concert avec des studios de répète, on a vraiment pu prendre le temps de travailler, de progresser. C’est, clairement, là qu’on a fait nos armes et pris en XP.
C’est comme ça que L’uZine est née.

 

MU: Justement Tonytoxik et Souffrance sont 2 des membres de votre collectif l’Uzine. Comment s’est faite la connexion avec les autres membres du Z? Peux-tu nous résumer votre histoire commune?

C: C’est très simple. Comme notre studio était a Romainville, juste en face de la cité Marcel Cachin, les connections se sont faites automatiquement avec les autres membres comme B.Kash et Tonio Le Vakeso. Puis, j’avais été au lycée, dans ce quartier.
Donc, de fil en aiguille, on a fait du son ensemble. C’était logique qu’on s’agrandisse.
C’est là qu’on a enregistré notre 1er album (Ndlr: « La goutte d’encre« ), en tant que L’uZine, bien que le nom existait déjà.
A cette époque, le groupe comprenait, en tant que rappeur, TonyToxik, Sensar, Souffrance, Biyiway, B.Kash, Tonio Le Vakeso et moi-même. Et aussi, DPA au graphisme et MSB comme beatmaker, bien que, avec TonyToxik, on faisait également des prods.
A ce moment là, on a commencé a faire des scènes un peu plus sérieusement, avec des morceaux et un projet carré. On ne l’a ni pressé ni vendu, on l’a balancé gratuit sur les réseaux. Puis, on a diffusé quelques clips et Freestyles vidéos.
C’est là que notre blaze a commencé à tourner un peu partout.

 

 

Ensuite, on a enchainé sur un 2ème album qui, au départ, devait être une mixtape avec plein de feats, et qui, au final, s’est transformée en double album. La reconnaissance nous a permis de ramener les gens qu’on voulait, sur le projet.
Puis, le groupe s’est rétréci mais pas par divergence ou quoi. C’est juste que certains ont voulu arrêter la musique.

Pour la sortie du deuxième album, « A La Chaîne« , on a aussi organisé un concert pour lequel on a pu réunir tout le monde et montrer ce qu’on savait faire avec ce nouveau projet.
Ça a fait énormément parler de nous, dans l’Underground. Là, on a commencé à faire pas mal de dates, un peu partout.
Et, aujourd’hui, on travaille sur un nouvel album.

 

 

MU: Lourd! Tu peux en dire plus sur cet album? Une date de sortie, des Feats, une ligne directrice ?

C: Haha! Ça c’est la surprise! Et non, il n’y a pas encore de date de sortie mais ce sera pour cette année.
Ce que je peux te dire c’est que ce sera du L’uZine, pur et dur. Comme on aime faire et sans Feats, juste entre nous.

 

MU: Tu parlais de Bone Thugs dans ta dernière interview pour l’Abcdrduson. Hormis cette sombre équipe de malfaiteurs, quels sont les artistes qui t’ont le plus influencé à tes débuts ?

C: Il y en a énormément ! Du côté West il y a eu Eazy E, Dre, Snoop et Dj Quik, quand j’étais très jeune. Après, d’autres artistes comme South Central Cartel, BG Knock Out & Dresta, Murder Squad, Luniz et Dru Down, du coté de Oakland… j’en passe et des meilleurs.
Sinon, du coté de NY, j’vais faire court parce que ce serait trop long… Mais grosse influence du rap de Shaolin (Staten Island) et du Queens.

 

 

MU: Dans ton premier album, « Ça vient des bas-fonds », tu rappais « J’compte pas percer ». Est-ce que t’es toujours dans la même optique, aujourd’hui ?
C’est pas frustrant de ne pas pouvoir capitaliser sur ton art alors que tu fais partie, selon moi et ta solide Fan Base, des tout meilleurs rappeurs français ?

C: J’pense plus que cette phrase est une manière de penser, une philosophie. Même si demain je perce, elle aura toujours du sens pour moi.
En fait, ce que j’veux dire par là, c’est que, dans la manière de faire, je ne vais pas me travestir ou changer ce que j’aime pour obtenir quelque chose.
Je dis, d’ailleurs, dans un son avec L’uZine, « quand j’dis que j’compte pas percer, c’est que j’veux reussir par moi-même » .
Je serais toujours dans ce mode de pensée, bien que j’ambitionne de gagner ma vie grâce a la musique et de réussir.

 

 

MU: L’indépendance, que vous avez toujours revendiqué avec ton équipe, n’est-elle pas un frein à ton expansion ?

C: Peut-être, mais certains s’en sortent très bien, en Indé. Après, c’est sûr que, pour passer un autre cap, ça devient compliqué.
Mais, au final, on le revendique par la force des choses. Si demain, on nous propose quelque chose de sérieux, en respectant certaines de nos conditions, pourquoi pas.

 

MU: Quel est ton regard sur le rap actuel, qui se caractérise (j’parle de manière générale), par une perte flagrante d’authenticité ?

C: Bah aujourd’hui, y’a tellement tout et n’importe quoi… J’regarde juste ce qui m’intéresse, tout en fouinant, parce que je suis très curieux.
Mais ça, ça dépend de ce que tu écoutes. Il y a beaucoup de rappeurs authentiques, actuellement, mais c’est toujours pareil, tu les vois pas..
Pour moi, rien n’a changé. Les gens aiment autant la merde qu’à l’époque.
Le truc c’est que, aujourd’hui, la musique la plus à la mode, et qui rapporte donc le plus, c’est le Rap. Du coup, tout le monde veut devenir rappeur. C’est pour ça qu’il y a autant de merdes dans le Rap.
On vendait moins, à l’époque, donc y’avait moins d’opportunistes.
Mais, c’est vrai que c’est pas évident de faire sa place au milieu de tout ça, sans un coup de buzz.

 

MU: Seth Gueko disait récemment qu’on assisterait, probablement, chez pleins de rappeurs émergents qui connaissent un buzz éclair, à un effet « Boys Band », avec un fort taux de dépression, de suicides chez ces jeunes « artistes » .
Est-ce que tu penses aussi qu’on tend vers ça?

C: Hahaha! J’ai vu cette interview et j’te jure qu’il a raison ! MDR!
C’est exactement ça ! Aujourd’hui, les jeunes sont propulsés vers l’avant, du jour au lendemain.
Après, aux États-Unis, tout est toujours démesuré. Nous, on commence, à peine, à voir des p’tits jeunes tout baiser comme MHD ou BigFlo & Oli.
On n’en est pas encore à ce level, mais ouais, ça peut arriver très vite, surtout quand tu vois tous ces gosses suivre la tendance américaine.

 

 

MU: Aussi, tu as souvent un message très critique envers les politiques, bien que ce soit moins criant dans ton dernier projet. Qu’est-ce qui ne tourne pas rond, selon toi?

C: Oulaa ! Ahah! Là, il faudrait se réunir autour d’une table avec une bonne bouteille parce que ça va durer toute la nuit ! Hahahaa!
Tout tourne tellement bien justement…
J’pense qu il faut se défaire de tout ça et revenir aux vraies valeurs, aux choses simples.
La politique ne peut et ne pourra rien pour nous. Le plus important est de faire le bien autour de soi et ça ira déjà beaucoup mieux pour tout le monde.

 

MU : Avec plaisir! Aller « à l’Elysée faire une descente » ne résoudrait rien ?

C: Rien du tout !
Par contre, ce serait un spectacle magique qui laisserait une bonne trace ! Hahaha!
Peut-être que ça réveillerait quelques consciences, le temps d’un instant.. puis on passera à autre chose.
Un nouvel attentat, une nouvelle coupe du monde,… que sais-je ?

 

 

MU: Et du coup, selon toi, les gilets jaunes c’est pareil? On va gagner un peu pour finir par perdre 2 fois plus ?

C: Putain, c’est fort probable malheureusement… Ça fait un moment que ça se passe comme ça. Plus on y croit et plus ça s’empire.
Après, qui peut prédire l’avenir ?!
Si ça continue jusqu’à ce que tout le monde se soulève vraiment, peut-être qu’on arrivera à un stade où il se passera quelque chose, mais seule une guerre peut provoquer un véritable bouleversement.

Si demain ça s’arrête, tout le monde retournera a ses moutonneries, comme d’hab.
Mais c’est quand même important d’essayer et de ne rien lâcher !

 

 

 

Tout droit sorti de Montreuil

 

MU: Merci pour ces réponses. J’aimerai, maintenant, qu’on revienne sur ton actu et donc, sur la sortie de ton dernier album, « Tout droit sorti de Montreuil ».
Hormis le morceau « 93 Ligne 9 » en Feat. avec tes acolytes de l’Uzine, Tonytoxik et Tonio le Vakeso, tu prends également la ride avec Prince Waly, avec qui tu avais déjà collaboré, par le passé.

C’est lui, selon toi, le nouveau maire de Montreuil ?

C: Hahaha! Pourquoi pas, ce serait bien !
Il se passe plein de choses pour lui en ce moment et c’est cool ! Ça fait plaisir de voir un artiste de Montreuil monter, petit à petit, et faire parler de lui.
On sera toujours derrière pour soutenir, surtout qu’on se connaît bien…

 

 

MU: Depuis l’EP « Menace », sorti en 2018, tu as pris un nouveau virage artistique. Si on t’identifiait plutôt à des sonorités labellisées East Coast, tes 2 derniers projets sont, à l’inverse, fortement estampillés « vibes californiennes ».
Bien que le fond ne change pas vraiment, à quoi doit-on ce changement de forme ?

C: Ça faisait très longtemps que j’voulais sortir un projet dans ce style, j’avais déjà quelques morceaux de côté, avant mon deuxième album.
A la base, j’devais faire une mixtape qui s’est transformée en album, au fil des années, et qui a pris une vraie tournure avec la rencontre de Beubtwo.

Il a fallu le temps que l’album prenne le visage qu’il a aujourd’hui.
Mais c’est quelque chose que je travaillais depuis longtemps et que je voulais faire, pour mettre en valeur d’autres influences et un autre style que j’aime.

 

MU: Tu parles de Beubtwo, qui a produit la plupart des titres du projet. Est-ce que tu peux nous parler de cette collab ?

C: A la base, Beubtwo, j’le connais par le biais de Mirav. Ils avaient fait un album pour lequel on a posé sur une de ses prod. Et, petit à petit, comme on a kiffé la vibe, on a kické sur quelques unes de ses instrus.
A force, c’est devenu un poto. Donc, quand il a commencé a me faire écouter ses prods West Coast, c’était logique que je rappe dessus et qu’on bosse ensemble, qu’on fasse un vrai beau projet dans ce Trip là.
Entre lui et moi, les choses se font très naturellement. Soit il me fait écouter un truc qui m’inspire et on le travaille, soit j’arrive avec une idée et j’le laisse gérer. Comme pour les talkbox, souvent, j’ai déjà l’idée en tête, que je lui souffle à l’oreille, et lui, il fout le feu, derrière, avec ses mélodies.

 

MU: Le titre de l’album est bien une référence à « Straight Outta Compton », de N.W.A ? Que représente cet album pour toi ?

C: Haha! Oui, bien sûr!
C’est pas spécialement l’album qui m’a le plus marqué ou transcendé, bizarrement. Même si Eazy-E m’a toujours traumatisé, bien sûr.
Mais, comme l’album que j’ai sorti est remplis de clins d’œils et de références, il fallait un titre évocateur, qui annonce la couleur et, surtout, qui mette Montreuil en avant. Du coup, j’me suis dit « pourquoi ne pas faire comme eux? », vu que j’parle de ma ville, comme eux parlent de Compton.

 

 

MU: Justement, y’a aussi beaucoup d’autres références, comme tu dis. Tu me diras si j’me trompe mais le Dr Cenza fait penser au Dr Greenthumb. Et, bien évidemment, la reprise du refrain de Tupac dans le titre « Jalousie », … C’était quelque chose de réfléchis, pour rendre hommage, ou ce sont les prods qui t’ont inspiré sur l’instant ?
(Par contre, stp, j’ai cherché, réécouté tout « All Eyes on Me », mais j’ai pas trouvé, j’ai un trou, c’est quoi le putain de titre du morceau ?! )

C: Hahaha! C’est exactement ça !
Le plus souvent, c’est voulu. Par contre, le morceau « Jalousie » j’ai bien repris le flow de 2pac, pour le 1er couplet, mais le refrain, j’pourrais pas te dire. C’est plus l’instru qui m’a inspiré, voire même plutôt un style à la Nate Dogg.
Mais, c’est vrai, maintenant que tu le dis, ouais, possible que ça fasse penser à un refrain de 2pac.

Aah tu penses a Hail Mary, bien vu!
Cest vrai, c’est un titre de Makaveli, sisi exact!

 

 

MU: Si j’devais émettre une critique, un manque, je pense que ça aurait été canon qu’il y ait des refrains tah Nanci Fletcher pour donner une touche encore plus West Coast au projet. Tu n’en avais pas ressenti le besoin ou c’est que tu ne voyais personne dans ce rôle ?

C: Ouais, je ne voyais vraiment personne dans ce rôle, pour l’instant..
Il y avait un morceau avec un sample de voix mais il a été retiré.

Javais pas mal de choses à faire et à tester.
Mais sur le prochain projet dans ce style, j’espère pouvoir le faire.

 

MU: Pour quelles raisons as-tu décidé de retirer le sample?

C: Trop cramé! C’était un son de Snoop, pas très vieux. J’ai repris une voix de gospel, mais j’ai décidé de l’enlever de l’album.

 

MU: Ton prochain projet solo sera dans ce registre? Tu penses pas pouvoir évoluer sur de nouveaux terrains encore, comme de la Trap d’Atlanta ou d’autres styles du sud ?

C: Haha qui sait !
Mais pas le prochain, en tout cas. Je pense plutôt à revenir aux sources, dans l’esprit de mon ceau-mor pour Headshot.
Je pense, aussi, un jour, refaire un album de G-funk, plus poussé.

Mais oui, j’ai un projet aux sonorités plus Trap qui arrivera, encore après.

 

 

MU: Quelle est ton ambition vis-à-vis de cet album ? Aura-t-on droit à une tournée de concerts ?

C: L’ambition reste toujours la même. Montrer ce que je sais faire, que ça tourne au maximum, pour pouvoir enchaîner sur la suite. J’espère que ça permettra d’ouvrir quelques esgourdes.
Et oui, niveau concerts, il y a, déjà, quelques dates de prévues, que j’vais balancer bientôt. On va, aussi, organiser un concert sur Paris, d’ici 2 mois.

 

MU: Merci pour tout, Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour la suite ?

C: Que ça continue dans la lancée, que je sorte tous mes projets en cours, avant la fin de l’année et on est bon déjà !
Pleins de clips et pleins de sons !

 

 

MU: Un dernier mot, une dédicace à placer pour boucler cette interview ?

C: Merci à toi. Dédicace à tout le Z ! La secte jusqu’à la vie ! Tout Montreuil et tous ceux qui nous suivent depuis le début, comme hier !

 

 

 

 

« J’vais te faire bouffer les couilles de ton père, tu vas vomir ta sœur »

 

@Loïc Sgr X Cenza